dimanche 21 mai 2006

LA PLUME DU PETIT SAUVAGE - NOUVELLE : "FEMME ACTUELLE"


Les tours de la cité des Charbonnets sont comme un écrin à sa beauté.

C’est un peu comme dans les mines de diamant. On prospecte, on prospecte, dans des kilomètres de roche grise et sale, jusqu’à trouver le minerai éclatant et brut.

Elle est un minerai éclatant et brut perdu dans des vieilles tours de béton gris.

C’est le matin. Trop de mal à se lever. La soirée d’hier s’était pourtant déroulée calmement. Les devoirs de la petite, le dîner avec le voisin du dessous, un marocain toujours bienveillant, quelques pétards pour oublier les angoisses futiles et cruelles de la journée, un vieux Belmondo en DVD, puis la nuit, la petite qui vient dormir dans ses bras, et le réveil qui sonne trop vite.

Elle est ébouriffée et ses yeux sont tous gonflés de sommeil. Elle se lève, réajuste son petit débardeur gris avec lequel elle a dormi cette nuit, comme si des yeux invisibles et inquisiteurs pouvaient la juger. La petite dort encore, elle ne fait pas de bruit pour ne pas la réveiller.

Il faut tout recommencer aujourd’hui encore. Les mêmes gestes, en attendant mieux. « Encore un matin, un matin pour rien », comme disait la chanson.

D’où lui vient cette désillusion chronique ? Trop d’espoirs, et trop de chutes ? Trop de jobs qu’elle croyait CDI pour la vie, trop de mecs qu’elle croyait bon mari pour la vie, trop de copines qui pleurent pour les mêmes choses, et trop de blaireaux qui ricanent pour les mêmes choses.

Rien ne change, rien ne se perd, rien ne se crée, rien ne se transforme. Sa vie, c’est le contraire du principe de Lavoisier.

Bon, il s’agirait de démarrer la journée d’un meilleur pied que ça.

Elle se roule un pétard, et allume la télé pour un morning acidulé et débile.

Elle se fait un café, le boit d’un trait, et ses yeux s’illuminent. Elle file réveiller la petite. C’est son trésor, son avenir, son espoir, son eau de jouvence. Elle est toujours souriante la petite, toujours enjouée, toujours attentive à sa maman, et très concentrée et conciliante quand il y a un nouveau papa qui débarque. « En général, les nouveaux papas, c’est comme les jouets dans les Happy Meals », a-t-elle conclu après de longues observations. « Ca fait plaisir quand on le déballe, mais, dès qu’on l’a ramené à la maison, on se rend vite compte que c’est nul et que ça sert à rien. »

C’est l’heure de Hamtaro, le petit hamster qui vit plein d’aventures palpitantes avec ses copains hamsters. Il faut zapper, c’est nul, le morning à la télé. Hamtaro, c’est bien plus rigolo.

Pendant que la petite se tord de rire devant le petit hamster manga, elle va se doucher.

Nue, dans sa baignoire, elle réfléchit. Elle regarde son corps, sa peau fine parsemée de grains de beauté. Elle ne comprend pas pourquoi les hommes sont toujours obligés de la disloquer, de la dissocier. Elle est soit ce corps beau et nu, soit cet esprit fin et cultivé. Elle n’a jamais trouvé un homme capable de l’assimiler en entière, de la prendre comme un corps et un esprit, tous les hommes de sa vie n’ont été là que pour son cul, ou pour sa tête, mais jamais pour les deux. Elle trouvait ça ironique, dans le fond, elle trouvait ça pitoyable presque, cette incapacité du sexe masculin à imaginer qu’une paire de seins, ça peut penser, voire même ressentir, et que, sous la poitrine rebondie, un cœur bondit, souvent seul.

Il est 8h20, elle est en retard, comme d’habitude.

Elle s’habille vite, un pantalon noir, un petit haut noir sur lequel était écrit, en lettres cursives « da ya think I’m sexy », un gilet, elle prend ses affaires, le cartable de la petite, et les voilà déjà dans l’ascenseur de l’immeuble. Un petit détour par l’école pour déposer l’enfant et elle est happée dans l’ambiance stoïque et morose du RER.

La petite lui manque déjà. Comment ferait-elle sans elle ? Sans elle, peut-être qu’elle ne ferait plus, peut-être qu’elle ne serait plus.

« Elle a fait un bébé toute seule », comme disait la chanson. Hélas non. Elle aurait bien aimé la faire toute seule, la petite, mais non, il y a bien eu un homme, un mari même, un qui l’a si bien séduite qu’elle est partie au bout du monde pour lui, qu’elle l’a épousé, qu’elle a eu un enfant, et puis, quand tout ça fut fait, le prince n’était plus charmant du tout, et, très vite, ce fut le retour en urgence et la découverte de la charmante vie de mère célibataire.

Déjà que les mecs sont pour la plupart de grands irresponsables qui ont peur de s’engager partout sauf sur une bretelle d’autoroute… Alors quand en plus il y a un enfant dans le paquet cadeau « je suis ta nouvelle copine », ça les fait plutôt fuir. Ou rire. Mais jamais rester.

De temps en temps, il y en a un qui reste, un peu, et qui part juste au moment où elles se sont bien attachées à lui. « Mais je ne peux pas avoir ces responsabilités, tu ne te rends pas compte », lui disent-ils. « Ben si je me rends compte, eh Patate, je les ai depuis 6 ans, ces responsabilités. »

La voilà à Châtelet Les Halles. Les géographes du monde entier devraient savoir que le centre du monde, c’est Châtelet Les Halles. Un ensemble de couloirs entremêlés immense et sous-terrain, ou des dizaines de milliers d’êtres humains de toutes les nationalités, de toutes les couleurs de peau, se mélangent, se croisent et s’entrecroisent dans un flot ininterrompu.

Etourdie par le flot, qu’elle maîtrise pourtant bien, elle se faufile vers la sortie et se retrouve bientôt à l’air libre et parisien. Elle s’allume une cigarette, et marche vers les Grands Boulevards. Il fait beau, et elle aime marcher dans Paris quand il fait beau. Les gens ont l’air un peu moins tristes, un peu moins absorbés par leur destin si important et si anodin à la fois. Les Parisiens sont toujours débordés à faire des choses inutiles.

Mais, par beau temps, ils s’attardent un peu sur les terrasses, se disent bonjour, même, parfois, quand ils ne discutent pas carrément entre eux. C’est fou.

Chercher un homme et un boulot qui la considèreraient à sa juste valeur, voilà sa croisade. Vivre pour ce qu’elle est. Et non pas être pour ce qu’elle vit, parce que là, tout de suite, ça voudrait dire n’être pas grand-chose.

Elle a tant de choses à vivre, à faire, à partager, tant de rêves qu’elle préserve des attaques acides du quotidien rabat-joie.

Avant de partir en croisade, il faut d’ailleurs penser à neutraliser les ennemis rabat-joie. Le banquier, par exemple, une cible à neutraliser. Le rendez-vous est pris, le décolleté avantageux, le regard triste et implorant, et le découvert autorisé largement dépassé.

La victoire fut arrachée au bluff. Une promesse d’embauche à moitié vraie redonnait ainsi un peu de souffle à sa carte bancaire. Promesse à moitié vraie car elle avait son entretien cet après midi…

Elle ressortit donc de la banque avec un large sourire et un visage rayonnant.

Ce serait une bonne journée.

Elle avait rendez-vous pour déjeuner avec un homme rencontré la veille. La rencontre avait été fortuite et bizarre. Elle était allée dîner avec un de ses amis dans un restaurant au concept lumineux puisqu’il s’agissait de manger dans le noir absolu. Ambiance unique et mystérieuse propice à dévoiler les recoins les plus secrets de se personnalité, ou bien à tatouiller, puis à caresser, puis à embrasser son voisin de gauche, inconnu à la voix chaude et à l’humour bien senti. C’est ainsi qu’elle rencontra Frank, trentenaire trader et trendy, vivant à cheval entre Londres et Paris. Et c’est ainsi qu’elle devait déjeuner avec lui en plein jour, histoire de voir comment cela faisait.

Elle n’attendait rien de lui, en fait, elle voulait juste le tatouiller de nouveau, et elle voulait surtout qu’il la tatouille.

Son cas était désespéré, pensa t’elle. Entre les tatouilleurs nocturnes, et les internautes diurnes croisés sur des sites de rencontre, elle ne misait jamais vraiment sur le bon cheval. Mais bon, l’abus de mecs, c’est comme l’abus de chocolat, on sait que ça fait mal, mais c’est trop bon dans l’instant.

Le déjeuner se passa bien. Il était un peu trop sûr de lui, et ne semblait pas trop maîtriser le concept de la paire de seins qui pense. On aurait dit que ses yeux étaient en érection tellement il cachait mal son jeu de chasseur de chair. Peut-être ne le cachait-il pas, en fait. Elle aimait bien ça, les hommes cash. Au moins, pas de fausses illusions. Il lui donna rendez-vous à Londres pour le prochain week-end. Elle allait réfléchir.

Ca lui plaisait assez l’idée de partir s’envoyer en l’air à Londres, une ville qu’elle adorait, une ville à la dimension de ses rêves. Mais elle savait très bien que l’euphorie dont elle rayonnerait à l’aller dans l’Eurostar se transformerait en lassitude désabusée au retour.

C’est la descente qui est vraiment horrible, quand le stupéfiant (en l’occurrence le trader anglais) ne fera plus effet.

Enfin, pour l’instant cela faisait son effet, se sentir désirée, c’est se sentir exister. Son cœur battait fort, et elle se sentait d’humeur à déplacer des montagnes, ce qui tombait bien puisqu’elle allait maintenant à son entretien d’embauche chez Everest, une agence de communication spécialisée dans le luxe et le haut de gamme.

Arrivée à l’agence, elle s’annonça et on la fit patienter. Elle aimerait avoir son agence, son indépendance professionnelle, qui lui permettrait d’épanouir pleinement ses multiples capacités.

Mais on ne lui proposa qu’un poste d’assistante de direction, dans lequel il n’y avait aucune place pour ses études d’histoire de l’art, pour ses trois langues étrangères parfaitement maîtrisées, pour son humour créatif et décalé, pour son énergie entreprenante. On ne lui demandait, une fois encore, que de n’être qu’une jolie exécutante.

Le salaire était convenable, ce qui ferait certainement plaisir au banquier de ce matin.

On la remercia d’être venue, et on lui promit de la rappeler très vite.

Il fallait donc attendre maintenant.

Des Grands Boulevards, où avait lieu son rendez-vous, elle monta à pied jusqu’à la Butte Montmartre, passa devant le Café des Deux Moulins, là où fut tourné « Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain », en pensant « Quelle connasse celle là », et se retrouva bientôt au Sancerre, son repère montmartrois à elle.

Elle fit la bise à tout le monde, s’installa au comptoir et commanda une vodka caramel. Elle passa un petit coup de fil à sa mère pour lui demander de prendre la petite pour le soir.

Elle ne voulait pas rentrer aux Charbonnets.

Elle appela le trader trendy, mais son téléphone était coupé.

Elle allait avoir trente ans et elle avait tout à construire. Et elle trouvait ça fatiguant de construire, parce qu’à chaque fois qu’elle avait entamé une construction, très vite, la réalité, la méchante et banale réalité, écrasait tout.

Elle repensait aux mecs qui croyaient connaître les femmes parce qu’ils avaient vu « Bridget Jones » ou « Sex in the City » et elle eut un grand éclat de rire.

Elle, hélas, elle ne pouvait pas couper certaines scènes au montage, faire des ellipses, ou des flash-backs. Elle, elle n’avait pas une super Bande Originale diffusée en fond musical de sa vie. Elle ne se levait pas le matin en dansant sur les Pointer Sisters.

Par contre, c’est vrai, parfois, quand elle avait bu trop de vodka caramel, elle chantait « All By Myself » très fort et très faux. Et elle finissait alors la nuit dans les bras d’un mec gentil qui avait trouvé son ivresse touchante.

5 commentaires:

alex a dit…

et si on remplaçait "elle" par "il" cela ne ressemblerait pas à ton réel état d'âme que tu as en ce moment, ne serait-ce pas ta vie romancée? Néanmoins cela sent le vécu!
xxx

sylvine a dit…

si elle tombe sur un "mec gentil qui a trouvé son ivresse touchante" et non pas sur un pauvre looser qui trouve l'occasion de consommer bon marché, elle a finalement un peu de bol... j'aime beaucoup tes histoires, celle là est particulièrement réussie à mes yeux. merci beaucoup!

Emily a dit…

Quelle femme !!! J'avoue que je suis restée assez scotchée à mon siège en lisant cette nouvelle nouvelle... empreinte de vérité et de vécu, ça se sent !! Avec une plume toujours aussi agréable à lire ! Merci !!!

Anonyme a dit…

J'aime quand tu t'improvises biographe...Et Je t'aime toi très fort...
La fille du récit

Emma & Steph a dit…

Je ne sais pas qui est l'auteur du 1er commentaire mais à mon avis c'est une fine mouche qui te connais bien ...
Cela dit bravo cette fois il n'y a pas de morts et pas de sang, ce qui revenait dans tes textes précédents malgrés leur poésie ...
Serais-tu passé de la colère à la mélancolie ? ...
En tous cas moi j'aimerais bien une suite de l'histoire ...avec un happy end bien sur!