lundi 6 mars 2006

DINER DANS LE NOIR

Arrivée dans un bar, qui semble absolument normal. Un comptoir, quelques tabourets, des bouteilles et des verres alignés en arrière plan. Au mur, des panneaux « consignes de sécurité », « quelques règles à savoir », des citations de presse, des documentations sur Braille, des T-shirts à vendre « there is no darkness but ignorance (W. Shakespeare) ».

Le barman nous demande si nous sommes là pour le dîner.


Oui, nous sommes là pour le dîner.

Fort de cette information, il nous invite à descendre au sous-sol, une jolie salle cosy, des petites tables, de bons fauteuils, des documentations sur l’alphabet Braille, une jolie serveuse qui nous questionne au sujet d’un éventuel apéritif, et qui nous demande nos prénoms.



Puis, elle nous demande ce que nous voulons manger.

Ce sera le menu surprise, entrée, plat, dessert, sans aucun autre indice.

Nous patientons, impatients, en pleine lumière, nous attendons notre tour, pour éteindre l’un de nos sens, et vivre des quatre autres le temps d’un dîner.

On nous appelle par nos prénoms, nous remontons, et là, le barman du début nous présente notre guide.

Nous prenons soin de laisser nos affaires dans un casier, comme à la piscine. Toutes nos affaires. Portables, cigarettes, sacs, manteaux. Pas le droit de fumer dans le noir, ni d’avoir son téléphone, car cela pourrait créer des sources lumineuses impromptues et fortement indésirables.

Notre guide est non-voyante. Une guide non-voyante pour guider les voyants dans l’obscurité totale.

Bel échange. Ils doivent sourire de nos bêtes commentaires, de nos bêtes peurs, lors de nos premiers pas dans leur monde. Quelle gentillesse, quelle générosité, quel cadeau de leur part que de nous y convier le temps d’un dîner.

Nous voici quatre, à la queue leu leu, la main sur l’épaule pour ne pas se perdre. Je tiens l’épaule de notre guide.

Nous passons plusieurs rangées de lourds rideaux sombres.

Et là, le noir. Total, profond, complet, obscur, serein, résonnant de mille petits bruits anodins mais soudain si importants. Fourchettes, assiettes, verres, palabres, chuchotements, musique, chaises qui bougent, chaque bruit est un indice, une phrase, un guide, dans cet univers nouveau, qui nous impressionne et nous étouffe les premiers instants.

A tâtons, je trouve nos repères. Mes couverts, mon verre, la bouteille d’eau, la table. Mon voisin d’en face, mon ami, Charles, que je retrouve en le tâtonnant. Je tâtonne aussi ma voisine, nous sommes à la même table, elle a la main douce.

Le noir absolu, pas une seule source lumineuse, aussi infime soit-elle. Après le stress des premiers instants, on se sent apaisé. Les sons deviennent nos points cardinaux, je me crée une boussole auditive, et me concentre.

Ne voyant plus, je suis à l’écoute. A l’écoute de Charles, en face de moi, et nous parlons bien. A l’écoute des deux voisines, d’origine chinoise, qui s’amusent de nos voix, sexys, disent-elles, et avec qui, nous entamons un jeu de séduction à tâtons.

Ne pas voir l’autre nous affranchit d’un nombre impressionnant de barrières. Nous draguons ouvertement, elles comme nous, jouons à nous décrire selon nos impressions et le souvenir des quelques minutes passée ensemble dans la lumière, nous parlons de nos voix, de nos vies, je fais goûter mon plat à ma voisine, cherchant sa main, puis sa bouche pour lui tendre un échantillon de mon entrée. Nous jouons, sans rien attendre, sans rien préméditer, sans objectif, juste ravis de cette expérience.

Effleurements, chuchotements, imagination fertile qui crée la présence de l’autre, invisible, mais si proche. L’autre, qui existe maintenant pas sa voix, son parfum, et quelques effleurements.

Intrigues, et jeux de devinettes, en ce qui concerne les plats. Que mangeons nous, c’est à notre goût et à notre odorat de nous le dire. Gambas, St Jacques en entrée avec plein de petits trucs bons mais indéfinis. Du poisson en plat, confondu avec une viande blanche dans les premiers instants, et plein de petits légumes, ainsi qu’une bonne purée. Dessert, glacé, fruité, puis, tout à coup, du nougat.

Chaque bouchée est une aventure, chaque geste est une expédition trépidante, prendre du pain, se servir d’eau, deviner qui est le sel, qui est le poivre, ne pas rater sa bouche avec sa fourchette, réussir à manger tout le contenu de son assiette, converser avec les voisines ravies de cet obscur mais délicieux dîner.

Fin du repas, nous repartons à la queue leu leu, passons les rideaux, ressortons à la lumière, dans le bar du début. Nos yeux se plissent, comme après une longue nuit de sommeil, quand on se réveille en plein jour.

Les voisines, Charles, et moi, nous réglons nos repas, note raisonnable pour l’aventure et la bonne qualité des mets. Nous découvrons le menu, que le barman nous présente en nous demandant ce que nous avions reconnu. Tiens le filet de cabillaud poché, je pensais que c’était une viande blanche confite au début. Marrant comme on peut se tromper.

Nous sortons, étourdis et ravis de cette expérience foisonnante, où notre cœur, plongé dans le noir, palpitait à chaque son, à chaque sensation.

Mais la lumière est revenue, le jeu est fini, nous nous disons bêtement « au revoir », les voisines, Charles, et moi.

La vue et la vie reprennent leur cours, et je vais me coucher, énumérant les nouvelles sensations ressenties ce soir, lors de ce dîner « Dans le Noir ».




« Dans le Noir »
Restaurant/Bar/Lounge
51, rue Quincampoix
75004 PARIS
TEL : 01 42 77 98 04
info@danslenoir.fr
http://www.danslenoir.com/

2 commentaires:

Emily a dit…

Ca doit être impressionnant à vivre en effet... j'en avais déjà entendu parler mais je ne savais ni le nom, ni l'adresse... donc merci pour ce rattrapage Thom !! Je prends note pour aller me perdre aussi dans cette obscurité plutôt "effrayante" mais tellement attirante :-)

Anonyme a dit…

moins epatant que le quik des champs cela dit....enfin entre nous c une histoire de gout.... je note l'adresse néanmoins pour un diner dans le noir à l'avenir... j'ai aussi les mains douces...
Douce