lundi 20 mars 2006

LA PLUME DU PETIT SAUVAGE - NOUVELLE : LA DETENTE

C’est plus lourd et plus froid que ce que je ne pensais.

Je n’avais pas eu trop de mal à me procurer une arme à feu.

Je connaissais, de par mon métier, de nombreux policiers, et, au fil des ans, j’avais noué des liens d’amitié avec certains d’entre eux.

J’avais formulé ma demande à Mounir, un colosse kabyle aussi imposant que gentil.

J’avais du me perdre dans des argumentaires tordus, et des explications vaseuses, j’avais du inventer des menaces qu’on aurait proférées à mon encontre, je m’étais créé un ennemi puissant, sournois, et invisible, qui pouvait frapper à tout moment, et contre lequel je devais absolument me prémunir.

Bien sûr, je ne pouvais pas lui dire que cet ennemi, c’était ma vie, tapie dans l’ombre de mes souffrances.

J’ai 39 ans.

J’ai un pistolet Ruger six coups dans ma main, il est chargé.

Mais tout le monde s’en fout.

C’est bien ça, le mal de notre monde. L’individualisme poussé à son extrême limite, l’isolement profond et soudain des êtres, livrés en pâture à eux-mêmes.

L’humanité a oublié que l’espèce humaine est une espèce grégaire, que l’individu ne peut se développer que dans la cohésion sociale d’un groupe uni : famille, amis, couple, travail, identité culturelle.

Aujourd’hui, la société n’a dessiné que des poussières d’hommes, sans cohérence, sans lien pour les unir, une multitude d’êtres perdus, harcelés par leurs démons, usés par leurs angoisses.

Je me suis démené durant de longues années pour arriver à construire la vie dont je rêvais enfant, la vie idéale que m’avait dessinée le formatage intellectuel imposé par la famille, l’école, les médias, les copains.

Le monde avait créé en moi les mêmes désirs télécommandés que pour les autres. Une vie amoureuse épanouie et monogame, une descendance prête à être formatée elle aussi, un cursus social d’une croissance médiane et régulière, où quelques années d’études de droit déboucheraient logiquement sur des premières expériences précaires mais utiles dans des petits cabinets d’avocat, avant de décrocher un CDI, puis, vers 40 ans, d’avoir la chance d’ouvrir un petit cabinet en province, avant une retraite, logique, elle aussi, et confortable, où je pourrai enfin faire ce que je veux. Voyager, jardiner, cuisiner, peindre, même, et, au bout du compte, mourir.

C’est con, déjà, de devoir attendre d’être vieux pour faire ce que l’on veut. La retraite donne sans doute, dans les premières années, cette délicieuse sensation de ne plus être l’esclave de la Société, d’être enfin libre. Plus d’enfants à éduquer, plus de travail à supporter, plus d’obligations, juste le temps, l’ennui, parfois, et la liberté, souvent.

Cet état de félicité doit bien durer quelques années, avant que les méfaits de l’âge ne resserrent leur étau.

Mais c’est vraiment mal fait. Attendre 60 ans pour vivre, ne serait-ce qu’un peu, libre.

Quel courage faut-il avoir pour tenir jusque là !

Moi, ce courage, je ne l’ai pas. Et personne ne me l’a donné.

Vous voulez que je vous dise, en fait, ça aurait pu être pire.

Là, ça c’est juste passé normalement.

L’école, le collège, le lycée, les parents divorcés, les copains, les premiers émois, les premiers ébats.

18 ans, et le bac. Je m’étais toujours imaginé que, le jour où j’aurais mon bac, et le jour de mes 18 ans, il y aurait comme une immense déflagration dans le ciel de ma vie. C’est un moment tellement attendu, tellement espéré. Les parents qui te disent « passe ton bac d’abord », la société qui est dessinée sur mesure pour les personnes majeures, et qui te promet l’accès libre aux Monts et Merveilles de l’Indépendance : appart, permis, voiture, compte en banque, etc. …

En fait, il ne s’est rien passé de particulier ces jours-là. Juste des gueules de bois les lendemains.

En fait, il ne faudrait jamais avoir 18 ans. 18 ans, c’est le ticket d’entrée dans le grand manège de la Société, celui qui te dit que si tu ne rentres pas dans le rang, tu seras seul, et que si tu y rentres, tu auras juste l’impression de ne pas l’être.

Allez, c’est parti pour un tour.

Premiers boulots, premières galères d’argent, premiers soucis bancaires, premiers impôts.

Rencontres, ruptures, rencontres. Joie, peine, joie, amertume. C’est toujours la même chose.

Tout ce schéma de vie laisse deux saveurs permanentes sur les papilles de nos âmes : une frustration, légère et insidieuse, liée à la conscience de n’être qu’un parmi tant d’autres, et la peur, permanente et persiflante.

La peur. Tout vient de là.

Notre monde est basé sur la peur.

Si notre monde était basé sur l’espoir, je n’aurais pas un pistolet Ruger six coups chargé dans ma main.

Je n’aurais pas vécu 30 ans dans la peur.



Peur des mauvaises notes
Peur de redoubler
Peur de décevoir ses parents
Peur de ne pas trouver de job
Peur de perdre son job
Peur d’être seul
Peur d’être en couple
Peur d’être trompé
Peur d’être infidèle
Peur de faire l’amour
Peur de manger
Peur de boire
Peur de prendre l’avion
Peur de s’exprimer
Peur de marcher dans la rue
Peur de l’autre
Peur de soi
Peur de demain qu’on ne connaît pas
Peur d’hier qu’on ne connaît que trop.

Toute notre société tourne sous l’adrénaline de la peur, comme dans une nouvelle de Maupassant.

Relayée par les médias, cette peur permanente, cette inquiétude, a amené les gens à s’isoler les uns des autres, et non plus à s’associer, à s’aimer.

Chacun est devenu un ennemi potentiel.

Les menaces sont sournoises et permanentes : le sida, le chômage, le terrorisme, la vache folle, la grippe aviaire, les banlieues, les patrons, les collègues, les automobilistes, les animaux, les enfants, même.

La voix du monde nous le répète sans cesse, pour laisser cette adrénaline irriguer nos sourdes haines et nos lourdes angoisses.

Alors on avance inquiets. Et, incertains, on ne réussit que peu de choses.

Aucun de mes idéaux de jeunesse ne sont devenus réalité. J’ai perdu de vue la plupart de mes amis de cette période, qui ont fait chacun leur chemin. Je ne suis pas écrivain, ni même reporter animalier en Afrique. Je suis un petit avocat parmi d’autres petits avocats dans un petit cabinet de province.

J’ai été marié, et maintenant je suis père divorcé. Je drague sur Meetic, mais ça ne marche pas. De temps en temps, une petite aventure, mais je n’y ai jamais trouvé l’amour promis. Je vois mes gosses deux week-end par mois. Durant ces deux week-end, je vis. Le reste du temps, j’ai peur.

Je n’arrive même pas à m’anesthésier avec de la drogue ou de l’alcool, je suis malade avant de pouvoir me « déconnecter ».

Je mène une vie d’automate, comme dans la chanson de Starmania.

J’ai l’impression d’attendre que ça passe.



J’ai 39 ans. Ca fait 21 ans à attendre.

C’est long.

C’est vrai, ça aurait pu être pire.

Mais ça aurait pu être mieux.

Je resserre ma main lentement.

Ma paume est moite, mon cœur s’accélère.

Une larme coule.

J’appuie sur la détente.

2 commentaires:

Emily a dit…

"un ange passe"... j'avoue que cette nouvelle me laisse sans voix.. tellement dur mais tellement vrai finalement... "la vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie", ne dit-on pas ??? En tout cas, tu as vraiment une plume sublime Thom !!!
Bisous

Alexandra a dit…

Thom tu m'effraies, tu parrais plutôt joyeux (il est vrai que je ne te connais pas) mais de ton apparence tu fais moins sordide!