lundi 20 février 2006

LA PLUME DU PETIT SAUVAGE - CONTE : L'HISTOIRE DU CHAMEAU QUI N'AVAIT PAS DE BOSSES

Dans l’oasis, tout le monde attendait impatiemment la naissance d’Aloès, le fils de Baobab, le chameau dominant.

C’était sans doute l’évènement le plus important de la saison.

Ce jour là, les dattiers, lourds de fruits, étalaient leurs ombres bienfaitrices sur le petit groupe des chameaux somnolents, quand un cri retentit.

Un cri hésitant, d’abord étouffé, puis d’une ampleur croissante jusqu’à confirmer ce qu’il était : le braiement d’un chameau nouveau né.

Mais, au lieu des effusions de joie tant attendues, au lieu des accolades espérées, un frêle brouhaha de stupéfaction secoua simplement l’assemblée des chameaux.

Aloès, le fils de Baobab, était né, certes, et ça, c’était plutôt une bonne nouvelle.

Mais Aloès, le fils de Baobab était né sans bosse, et ça, c’était plutôt une mauvaise nouvelle.

Un chameau sans bosse, sans la moindre petite excroissance dorsale, un chameau même pas capable de se faire passer pour un dromadaire, c’était la honte pour le groupe, d’autant plus que ce chameau là était le fils du mâle dominant.

La journée, plutôt bien partie, s’annonçait finalement comme catastrophique, tout comme l’existence de cette anomalie de la nature, de ce, (ah il n’y avait même pas de nom existant pour le désigner), de ce …chameau sans bosse.

Aloès grandit donc dans l’indifférence la plus totale.

Baobab, quant à lui, sombra dans une profonde dépression nerveuse, et ne fut plus jamais capable de se reproduire.

Le destin s’accablait sur le groupe des chameaux. Et sur le pauvre Aloès.

Les membres du groupe daignaient à peine lui braire une parole de temps en temps, et c’était en général des insultes plutôt que des mots doux.

Il était à peine nourri, sa mère refusant de l’allaiter. Il ne pouvait survivre que grâce aux restes laissés par les nomades de la tribu vivant dans l’oasis et par les quelques gouttes de lait qu’il arrivait à récupérer sur le sol, après la tétée des autres petits chameaux.

Il passait la plupart de son temps caché derrière le tronc du plus vieux dattier de l’oasis. Là, il réfléchissait beaucoup au sens de son existence, il se demandait pourquoi il n’avait pas de bosse, il essayait de répondre à l’éternelle question :

« Etre un chameau, qu’est ce que c’est ? »

Pour lui, être un chameau, c’était pouvoir parcourir de très longues distances dans le désert, sans boire ni manger, c’était porter de lourdes charges pour aider les nomades, c’était braire de bons mots de temps en temps, c’était être toujours solidaire des autres membres du groupe.

Il savait bien ce que c’était, d’être un chameau, mais personne ne lui en laissait l’occasion, puisqu’il était le paria, le rejeté, le chameau sans bosse, celui qui n’était même pas digne d’être un dromadaire.

D’ailleurs, même les nomades ne voulaient pas de lui, et, malgré le fait qu’il avait atteint une bonne taille, on ne lui confiait jamais de fardeau, on ne le joignait jamais à une caravane.

Tout ce qu’on faisait, c’était lui jeter des pierres.

Même le petit chien de l’oasis ricanait et lui jetait des bouts de bois dans les pattes.

A force de recevoir des jets de pierre de la part des nomades et des coups de la part des autres chameaux, Aloès était couvert de petites bosses sur le dos.

Cela lui donna une idée.

Un matin, sans faire de bruit, il quitta l’oasis et s’enfonça dans le désert, bientôt brûlant.

Habitué à vivre de peu, du fait de ses éternelles brimades et privations, il marcha plusieurs jours et plusieurs nuits sans s’arrêter.

« Je ferai vraiment un chouette chameau », se dit-il, fier de ses incroyables capacités d’endurance.

Au bout de sa longue marche, il vit qu’il n’était plus dans un désert de sable, fait de dunes molles et arides, mais dans un désert de roches, fait de petites montagnes dures et arides.

Alors il s’arrêta et mangea un cactus.

« C’est bon le cactus », se dit-il, ravi de pouvoir manger quelque chose enfin en entier.

Mais il n’eut pas le temps de le finir, ce cactus. Arrivé aux trois quarts de sa dégustation, il entendit une voix chevrotante derrière lui.

« - Bas les pattes vil chameau !
- Je ne m’appelle pas Vil, mais Aloès.
- Ouais ben peu importe comment tu t’appelles, mais tu viens de croquer mon déjeuner ! »

Cette voix chevrotante, c’était celle de Madouda le bouc.

Madouda était un bouc avec plein de soucis. Madouda était un bouc sans corne. Toute sa vie, Madouda eut droit aux moqueries, aux railleries, et aux jets de pierre de son troupeau, qui le traitait de biquette, ou de bouc pas fini.

Il s’en était résolu à l’exil, et errait depuis de nombreuses années dans le désert de roche.

Aloès s’excusa, et promit à Madouda de partir de suite à la recherche d’un autre cactus pour le lui rapporter.

Ce fut chose faite rapidement.

Ainsi naquit une solide amitié entre Aloès, le chameau qui n’avait pas de bosses, et Madouda, le bouc qui n’avait pas de cornes.

Pour la première fois, Aloès n’était plus seul.

Et surtout, il avait trouvé la personne idéale pour mettre son plan à exécution.

Un soir, il demande à Madouda de lui jeter sur le dos, de toutes ses forces, la plus grosse pierre qu’il pouvait trouver dans le désert de roche.

Madouda lui avoua sincèrement qu’il le trouvait totalement fada de lui demander cela.

Mais Aloès insista, si bien que Madouda s’exécuta.

Le choc fit craquer le dos du pauvre chameau, qui, sous l’effet de la douleur, s’évanouit.

Madouda, inquiet, le veilla toute la nuit.

Le lendemain, Aloès se réveilla, fourbu.

Madouda lui dit :

« Non mais t’es pas bien, t’as vu ce que ça te fait maintenant ? Tu as une grosse bosse sur le dos ! »

Aloès bondit de joie.

« Une grosse bosse ? Sur le dos ? Mais c’est parfait ! Vite vite, balance moi une autre pierre sur le dos ! De toutes tes forces, hein, n’hésite pas, imagine que je suis cet imbécile de vieux bouc qui te traitait sans arrêt de petite biquette ! »

Et Madouda, ayant compris où Aloès voulait en venir, balança sur le dos d’Aloès un très gros caillou.

Et de deux !

Aloès était enfin devenu bossu !

Il pouvait revenir à l’oasis la tête haute et les bosses fièrement dressées.

Par précaution, il demanda toutefois à Madouda de lui balancer une dernière pierre. Mais, plutôt que d’accentuer les deux bosses déjà existantes, cela lui en fit une troisième.

Tant pis, qu’à cela ne tienne, il reviendrait à l’oasis avec ses trois bosses. Et advienne que pourra !

Il se décida à reprendre la route quand Madouda le supplia de rester. Maintenant qu’ils se connaissaient, qu’allait-il faire, tout seul ? Finir ses jours comme un vieux bouc solitaire et même pas cornu ? Et puis il fallait bien les entretenir ces bosses, en leur remettant un bon coup de caillou de temps en temps. Qui allait le faire, à l’oasis ? Il fallait quelqu’un qui connaisse le secret et en qui Aloès ait une totale confiance…

Ca ne pouvait être que Madouda.

Ils prirent donc le chemin de l’oasis ensemble.

Plusieurs jours de marche et un paquet de cactus plus tard, l’oasis était en vue.

Aloès et Madouda s’approchaient quand une poignée de nomades courut vers eux en s’agitant curieusement et en criant de vives paroles.

Allaient-ils leur jeter des pierres ?

Non, plutôt que des pierres, c’est une jolie étoffe en tissu qu’ils jetèrent sur le dos du chameau et du bouc.

Car, dans la tribu, une vieille légende annonçait depuis longtemps l’arrivée prochaine d’un bouc sans corne, symbole de la longue paix entre les tribus, et d’un chameau à trois bosses, symbole d’une longue et belle prospérité agricole.

Les nomades accueillirent donc les deux animaux avec de nombreux égards, et Aloès et Madouda vécurent le reste de leur vie sous des pluies de dattes, de cactus, et d’eau fraîche, sans jamais se rompre le dos à porter de lourds fardeaux.

Les autres chameaux n’ont jamais reconnu Aloès dans ce chameau mythique à trois bosses.

Et, la nuit, de temps en temps, Aloès et Madouda s’éloignaient dans le désert. Madouda s’appliquait alors à entretenir les trois bosses d’Aloès.

Dans le cœur d’Aloès, plus que la réussite et la reconnaissance, ces trois bosses symbolisaient l’amitié éternelle qu’il avait noué avec le bouc Madouda.

1 commentaire:

vi a dit…

C'est mignon tout plein, cette histoire. C'est ta façon à toi d'expliquer pourquoi le petit chameau pleure ? En même temps, c'est triste et ça finit pas si bien... Les petits cailloux (oux ? bijoux, genoux... OUX.)de la communauté chamelière se sont transormés en grosses pierres du bouc sans corne et nez-en-moins ami, et sa nouvelle condition ne tient qu'à un malentendu... Bon, admettons que je voie les choses du côté obscur ces derniers temps... En tout cas, je te l'avais dit : un jour tu écriras, mon fils !!! BisOUX.